Pour comprendre l’autisme, d’abord mieux comprendre le tout-venant. « Et là, on est servis. » ✻ À l’occasion de : « Quelle créature est donc Néandertal ? » · Entretien avec Ludovic Slimak, directeur de recherche cnrs notamment grotte Mandrin depuis 1998 · Direct du 12 juillet 2022, durée 1h56mn · Et autres entretiens ·  Livre : « Néandertal nu. Comprendre la créature humaine », janv. 2022    (ucc) Présentation en état 27 juill. 2022

« si la définition de l’humanité c’est « la créativité et la liberté d’être », mais alors réveillons-nous, peut-être que les humains ont disparu il y a 40 000 ans. » (“If the definition of humanity is ‘creativity and freedom of being,’ then let’s wake up, maybe humans have disappeared 40,000 years ago.”) 1:04:39 : YouTu.be/rk2xm_AWnik?t=3879 · puis1:39:28 : YouTu.be/rk2xm_AWnik?t=5912

Le point essentiel : entretien vidéo du 12 juillet 2022, au minutage 1:04:02, les 7 mn ½ jusqu’à 1:11:37 : YouTu.be/rk2xm_AWnik?t=3842 · Et une utilisation de ce passage de l’entretien, « pour mieux comprendre ».

Document le plus récent présenté principal étant en date du (ou 1re publication ici le) lundi 18 juillet 2022
Teneur de l’article augmentée ou révisée le 27 juillet 2022


Pour comprendre l’autisme, d’abord mieux comprendre le tout-venant. « Et là, on est servis. »


12 juillet 2022 · durée : 1 h 56 mn

« si la définition de l’humanité c’est « la créativité et la liberté d’être », mais alors réveillons-nous, peut-être que les humains ont disparu il y a 40 000 ans. »

1:04:39 : YouTu.be/rk2xm_AWnik?t=3879

L’essentiel : les 7 mn ½ à partir du minutage 1:04:02 jusqu’à 1:11:37 : YouTu.be/rk2xm_AWnik?t=3842

puis à partir du minutage 1:39:28 : YouTu.be/rk2xm_AWnik?t=5912

plus globalement, l’essentiel : les 55 mn du minutage 1:00:40 : YouTu.be/rk2xm_AWnik?t=3640 jusqu’à la fin de l’enregistrement.

(bloc dépliable) « 54e millénaire avant notre ère : c’est à cette époque que remonterait la plus ancienne arrivée de notre ancêtre Homo sapiens en Europe, suivant les récentes découvertes de Ludovic Slimak, l’invité de cet entretien. Paléoanthropologue et chercheur au cnrs, il fouille chaque année dans la grotte Mandrin, et est revenu dans cet entretien fascinant sur ses recherches ainsi que sur une série de questions gravitant autour de Néandertal et de Sapiens, et de leur rencontre.

Le livre de Ludovic Slimak, « Néandertal nu. Comprendre la créature humaine » :
OdileJacob.fr/catalogue/Sciences-humaines/Archeologie-Paleontologie-Prehistoire/Neandertal-nu_9782738157232.php

Sommaire :

00:00:00 : Introduction
00:01:23 : Qu’est-ce qu’un paléoanthropologue ?
00:02:28 : Une échelle de temps plus grande
00:05:24 : Néandertal, une différente "Humanité"
00:19:37 : Les connaissances universitaires de Néandertal
00:36:49 : Les découvertes de la grotte Mandrin
00:51:47 : Pourquoi avoir choisi cette grotte ?
00:55:10 : Sapiens vs Néandertal : ordre vs créativité ?
01:11:36 : Les spécificités de la grotte Mandrin
01:19:44 : Comment Néandertal est arrivé dans cette grotte ?
01:29:26 : Des ressemblances génétiques entre Sapiens et Néandertal ?
01:34:53 : Le langage de Néandertal
01:36:56 : La représentation de Néandertal dans les œuvres de fiction
01:40:40 : Des traces de conflits entre Sapiens et Néandertal ?
01:44:06 : Quid de l’archéologie sous-marine ?
01:45:05 : L’utilisation du feu par Néandertal
01:46:31 : A-t-on des pistes de pratiques culturelles particulières ?
01:53:24 : Bibliographie sélective et conclusion »


18 mai 2022 · durée : 5 mn


15 janvier 2022 · durée : 29 mn

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le monde
Sciences · Paléontologie

« En disant que Neandertal était comme nous, on l’a limité à nous »

Propos recueillis par Pierre Barthélémy · Publié le 15 janvier 2022 - Mis à jour le 19 janvier 2022 · Temps de lecture 7 min.
LeMonde.fr/sciences/article/2022/01/15/en-disant-que-neandertal-etait-comme-nous-on-l-a-limite-a-nous_6109643_1650684.html

Le chercheur Ludovic Slimak, spécialiste de notre cousin disparu, revient dans un entretien au « Monde » sur l’effet de balancier qui a conduit à réhabiliter la brute épaisse pour en faire sans doute abusivement un autre nous-même.

Chercheur au Centre national de la recherche scientifique, il traque les néandertaliens sur le terrain depuis trente ans. Trois décennies dans les grottes à examiner les productions de ces créatures et à essayer de comprendre qui elles étaient, avant leur disparition il y a quarante millénaires. Le résultat de ces observations et réflexions est un livre, Neandertal nu (éd. Odile Jacob, 240 p., 22,90 euros), qui revisite l’image que nous nous faisons de ces autres humains.

Après avoir été vu comme une brute épaisse, Neandertal fait l’objet, depuis quelques décennies, d’une entreprise de réhabilitation qui le présente de plus en plus comme un autre nous-même. Pourquoi ?

Au xixe siècle et au début du xxe siècle, on croit que la morphologie des ossements humains permet de différencier des populations, de voir des races dont certaines seraient plus proches du singe et d’autres plus évoluées. Après la seconde guerre mondiale et ses horreurs fondées sur cette classification des populations humaines, on réalise qu’il n’y a qu’un homme sur Terre et on devient habité par ce tabou de l’altérité et de la différence.

À cause de ce traumatisme fondamental, il faut inconsciemment qu’on soit tous pareils et cela vaut aussi pour des populations anciennes comme Neandertal. On va nier toute forme de différence, on va les grimer en nous-mêmes à tous les niveaux. Au niveau de l’apparence, on a transformé les néandertaliens en des êtres qui sont de plus en plus nous et dans lesquels on ne voit plus que nous, en fait.

Cette tentation du rapprochement entre Neandertal et nous se fait aussi au niveau des comportements qu’on lui prête…

Depuis la fin des années 1990, on a effectivement une recherche effrénée du moindre indice montrant que ces gens-là pensaient comme nous. On a établi une sorte de liste de cuisine pour déterminer si, oui ou non, Neandertal avait ce qu’on appelle une pensée symbolique. Parmi les éléments de cette liste, les plus importants sont certainement les sépultures, les parures et l’art parce qu’ils relèveraient de notre conception d’être au monde.

Qu’a-t-on trouvé comme preuves pour ces trois éléments ?

Même si c’est très débattu, pour la question des sépultures néandertaliennes on a vraiment des éléments robustes avec des corps qui sont parvenus jusqu’à nous parce qu’ils ont été protégés. Cela va avec la question du soin que l’on apporte aux faibles. On voit des personnes âgées complètement édentées que l’on va nourrir en leur faisant des bouillies, que l’on va aider à vivre même si elles ne peuvent plus chasser ni assurer leur subsistance.

On a donc dit que ce soin apporté aux individus par Neandertal était proprement humain. Mais je donne l’exemple d’une étude de 2010 qui parle d’une femelle chimpanzé, Pansy, dont les derniers moments ont été filmés. Quand ils sentent qu’elle va mourir, les proches de son groupe et sa fille viennent autour d’elle, lui font des caresses alors qu’ils n’avaient jamais eu ce comportement avec elle. Lorsqu’elle meurt, sa fille reste près d’elle, l’épouille, lui fait une véritable veillée mortuaire.

Si les chimpanzés ont ces comportements de conscience et de douleur de la mort, cette volonté de protéger le corps, cela signifie que ce trait qu’on a considéré comme fondamentalement humain appartenait déjà à notre ancêtre commun, un homininé très ancien, et ne nous distingue pas du règne animal. Le cas des sépultures ne nous renseigne donc pas sur quelque chose qui serait propre à nous et dans lequel on pourrait projeter Neandertal.

Quid des parures ?

Cela a commencé avec les plumes. On a mis en évidence, dans la grotte de Fumane, en Italie, que Neandertal avait exploité des oiseaux et récupéré les grandes rémiges qui sont utilisées aujourd’hui par de nombreuses sociétés pour se faire des parures. Comme on ne voyait aucune autre utilité à ces éléments, on a dit que les néandertaliens s’étaient paré le corps et qu’ils étaient peut-être beaucoup plus proches de nous qu’on ne le pensait. On a ensuite retrouvé des plumes de plus en plus anciennes, jusqu’à 420 000 ans ! On avait donc une recherche de parures qui remontait à près d’un demi-million d’années, c’était incroyable.

Et puis, je suis tombé sur une phrase extraordinaire de Jean Malaurie, qui fait état de la récupération des grandes rémiges chez les Inuits : ces plumes sont recherchées non pas pour se parer le corps mais parce qu’elles contiennent des protéines extrêmement riches. Notre communauté des préhistoriens était complètement passée à côté. En tant que preuve de parure, la plume « tombe » assez facilement, tout comme les griffes de grands rapaces qui font… d’excellents perçoirs pour travailler le cuir.

Reste l’art pariétal…

Il y a effectivement eu, en 2018, cette étude portant sur des sites espagnols disant que des peintures avaient plus de 60 000 ans, ce qui indiquait que seul Neandertal pouvait en être l’auteur. Avec des collègues, nous avons publié une réponse dans Science montrant qu’aucune des dates ne pouvait être retenue. Tout est tombé.

Je n’imagine pas pour autant que Neandertal était limité dans ses fonctions cérébrales, mais je pense que ce sont des populations qui s’inséraient très différemment dans le monde.

Comment entrer dans les sphères mentales de Neandertal, alors ?

Il faut bâtir cette éthologie à partir des vestiges qui sont parvenus jusqu’à nous, essentiellement de la pierre taillée… Mais c’est justement là que Ludovic Slimak décèle une différence structurelle entre Neandertal et Homo sapiens, lorsque les deux populations avaient des connaissances techniques similaires : « Si vous regardez des outils de silex de sapiens contemporains, une fois que vous en avez vu dix, vous allez vous ennuyer pendant des années parce que les 100 000 suivants seront tous les mêmes. Ce qui n’existe pas chez Neandertal, c’est cette standardisation. Quand vous voyez un de ses produits finis, chaque objet est magnifique et unique, une création, un univers en soi. Là, on est au cœur de la bête : c’est révélateur d’un univers mental qui ne semble pas le même, d’une autre manière de s’inscrire au monde, de penser le monde. Ces divergences-là ne sont ni techniques ni culturelles, et on peut ici proposer que l’encéphale ne fonctionne pas de la même manière. »

Chaque objet est une pièce unique, une réflexion en soi. Il y a certes des traditions, des savoir-faire, des transmissions, mais on a quand même l’impression que Neandertal est en dialectique avec la matière, avec le silex qu’il est en train de tailler. Il va jouer avec sa texture, sa couleur, son cortex (la partie naturelle de calcaire qui recouvre le silex) et produit ses formes et ses objets en fonction des réalités matérielles qu’il a devant lui. Alors que sapiens, quelle que soit la matière première, quel que soit le silex, va produire le même comportement de manière normée et imposer à la matière sa façon de voir le monde.

Vous dites que cela peut paradoxalement expliquer la naissance de l’art chez notre espèce…

Chez sapiens, les sociétés sont tellement normées, sclérosées, que quelque chose doit sortir et déborde. On a cette explosion de l’art, de la parure, de la différenciation. Qu’on ne voit pas chez Neandertal. C’est comme si, avec cette créativité hors du commun qu’il manifeste dans son quotidien et chacune de ses activités, Neandertal n’avait pas besoin de cette explosion de l’ego.

Est-ce que, au fond, Neandertal est compréhensible ?

C’est un véritable défi. Pour le relever, il faut commencer par se décrasser de soi, sortir de toutes ses valeurs morales, prendre un très gros recul. Tant qu’on est prisonnier de son regard sur le monde, on n’arrive pas à comprendre les autres sociétés et encore moins en remontant dans le temps.

Il faut aussi se noyer dans les objets qu’on a, dans leur milieu naturel. Depuis trente ans, je passe trois à quatre mois par an en grotte. En fouillant sur place, je vois les associations d’objets, je me retrouve dans l’espace de vie quotidien de ces populations. Après plusieurs dizaines d’années, des logiques inconscientes se mettent en place qui font que j’arrive à comprendre des choses sur les outillages, les artisanats.

Un exemple avec ce grand racloir très beau que j’ai trouvé. En le regardant de près, je m’aperçois qu’on l’a tapé, qu’il porte des traces d’impact. Mais pourquoi ? Je pense que celui qui a fait cela s’est dit : « Je ne vais pas trimbaler cet objet lourd, je le laisse et quand je reviendrai dans six mois ou dans un an, il sera encore là. Pour être sûr que quelqu’un n’ira pas le débiter, le retailler pour faire autre chose, je lui mets des coups afin de failler le silex. En faisant cela, je le fige dans sa fonction. Si un autre tailleur le trouve, il verra ces détails et n’essaiera même pas de transformer l’objet car il ne lui obéira plus. »

Pour comprendre ces logiques-là, il faut essayer de ne plus être soi, de se dépouiller au maximum des filtres qu’on a depuis sa naissance.

Finalement, que penser de la grande réhabilitation de Neandertal ?

Que c’est un piège. En disant qu’il était comme nous, on a eu l’impression de lui faire une fleur, de l’élever jusqu’à nous. En réalité, on l’a limité à nous.

Il est temps aujourd’hui de convoquer les artisanats de Neandertal pour commencer enfin à explorer ce que furent ces populations et comment elles se sont inscrites dans le monde. Et ce que signifie leur extinction. Il est quand même troublant de voir que les populations qui avaient la plus grande créativité, la plus grande liberté d’être, ont disparu tandis que celles qui étaient les plus normées, les plus standardisées — et, forcément, les plus efficaces — se sont imposées.

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  • Symbols and mental programs : a hypothesis about human singularity · Stanislas Dehaene ; Fosca Al Roumi ; Yair Lakretz ; Samuel Planton ; Mathias Sablé-Meyer · Published : August 03, 2022 · Doi.org/10.1016/j.tics.2022.06.010 · Trends in Cognitive Sciences, Elsevier · SN - 1364-6613 · Y2 - 2022/08/08
    Abstract : Natural language is often seen as the single factor that explains the cognitive singularity of the human species. Instead, we propose that humans possess multiple internal languages of thought, akin to computer languages, which encode and compress structures in various domains (mathematics, music, shape ?). These languages rely on cortical circuits distinct from classical language areas. Each is characterized by : (i) the discretization of a domain using a small set of symbols, and (ii) their recursive composition into mental programs that encode nested repetitions with variations. In various tasks of elementary shape or sequence perception, minimum description length in the proposed languages captures human behavior and brain activity, whereas non-human primate data are captured by simpler nonsymbolic models. Our research argues in favor of discrete symbolic models of human thought.


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